REPÈRES HISTORIQUES POUR PARLER D’ART ENFANTIN

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Dessin d’enfance du futur roi Louis XIII.
Source : Journal de la vie active du roi Louis, tenu par son médecin Jean Héroard (période 1601-1628). Crédits : Bibliothèque nationale de France / Gallica.

On parle d’art enfantin – de manière plus ou moins directe, en des termes plus ou moins proches et pour exprimer plus ou moins la même chose – depuis le 19e siècle.

 …Même si des traces d’ « empreintes »/« graffitis »/« dessins » réalisés par des enfants ont été retrouvées dans des cavernes préhistoriques, sur des murs de la Rome antique ou encore dans le journal du médecin du jeune Louis XIII au début du 17e siècle (voir bibliographie).

En effet, « Rodolphe Töpffer, pédagogue et artiste, artiste-pédagogue, apparaît à tout point de vue comme un grand précurseur du mouvement d’intérêt pour le dessin d’enfant, tel qu’il connaît un âge d’or entre 1880 et 1914 » (Pernoud, 2015, p.22).

Voir les propos tenus par Töpffer (1799-1846) dès 1830, parus de manière posthume dans Réflexions et menus propos d’un peintre genevois, en 1848, notamment dans le chapitre XXI, intitulé : Où l’on voit pourquoi l’apprenti peintre est moins artiste que le gamin pas encore apprenti, p.261.

« Âge d’or » alimenté par les travaux d’historiens de l’art tels que Corrado Ricci (1858-1934) en Italie, de psychologues tels que Bernard Pérez (1836-1903) en France, James Sully (1842-1923) en Angleterre ; les concours et/ou expositions de dessins d’enfants organisés dans le cadre d’initiatives associatives ou de conférences internationales, en lien avec l’éducation et la pédagogie (Paris 1883; Londres 1884, 1890, 1892, 1894…) ; les méthodes « neuves ou déroutantes » (Boissel, 1990, p.28) développées auprès de leurs élèves par des pédagogues tels que Franz Cizek (1865-1946) – sur fond de débats et de mutations, au sujet de la place et des objectifs du dessin à l’école, depuis – du moins en France – les salles d’asile jusqu’aux classes de maternelle (La première salle d’asile est ouverte en 1826, la dénomination change en « école maternelle normale » en 1848, les premiers programmes officiels sont édités en 1881).

CORRADO RICCI

Son essai L’art des enfants, paru en 1886, transcrit une conférence réalisée l’année d’avant. 

D’après Giovanni Lista, préfacier de l’édition de 2016 : « Le premier historien de l’art qui a analysé les dessins des enfants en tant que tels, dès 1885, et qui l’a fait en utilisant des instruments analytiques et conceptuels de la critique d’art est bien Corrado RICCI. Son approche ne relève ni du souci pédagogique ni de la célébration romantique d’un esprit non contaminé par la culture et ses codes normatifs. Il exprime le concept d’un « art des enfants » en le légitimant dans le titre même de son essai », p.8.

BERNARD PEREZ

Son ouvrage L’Art et la poésie chez l’enfant : la psychologie de l’enfant, parait en 1888.

JAMES SULLY

Ses « Études sur l’enfance » paraissent en 1896 et contiennent notamment un chapitre dédié à L’enfant-artiste, selon la traduction française de 1898 (titre original du chapitre : « The Child as an artist »), où Sully rapproche le rapport de l’enfant au jeu au rapport de l’enfant à l’art : « ce lien entre le jeu et l’art que nous espérons mettre en relief dans cette étude et qui nous autorise à parler des dispositions artistiques comme étant un des traits caractéristiques de l’enfance. », p.413

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« Âge d’or », enfin, représenté par Vassily Kandinsky et Franz Marc, chefs de file du mouvement artistique Der Blaue Reiter, avec leur projet d’almanach (1912) consistant à proclamer « la liberté de création plastique de toutes les cultures, toutes les époques et toutes les classes à l’égard des normes esthétiques léguées par la tradition ; (…) ils ne craignirent pas d’exposer des dessins d’enfants aux côtés de leurs propres oeuvres (…). Comme on se plaît à le dire : on avait découvert l’art enfantin. » (Boissel, 1990, p.32)

Si l’on fait référence aux artistes qui ont acccordé un intérêt aux réalisations enfantines (dessins, peintures), il faut également mentionner : « une personnalité majeure [qui] se distingue à cette même époque : Paul KLEE […] est incontestablement le créateur qui, dès le début de sa carrière, manifeste l’intérêt le plus vif pour les dessins d’enfants. Comme certains de ses contemporains, il désire reconquérir une sauvagerie et une spontanéité artistiques » (Peiry, 2023, p.16). Sans oublier Gabriele Münter, compagne de Kandinsky pour un temps, qui continua à s’inspirer de dessins d’enfants et à en collectionner jusque dans les années 1930. Sa collection est aujourd’hui conservée à Munich, à la Gabriele Münter und Johannes Eichner Stiftung, fondation abritée par le Musée Lenbachhaus, où j’ai d’ailleurs eu le privilège d’obtenir une consultation au mois de février cette année et pu voir trois de ces dessins de mes propres yeux.

En effet, de nos jours, plusieurs institutions telles que le Centre Pompidou, Le National Arts Education Archive à Wakefield, ou encore la Collection de l’Art Brut à Lausanne conservent précieusement des dessins d’enfants, qu’ils aient appartenu à des artistes ou à des pédagogues de renom. En parallèle de ces espaces au rayonnement culturel d’ampleur, il existe aussi des musées d’art enfantin, dont la vocation consiste à valoriser l’expression plastique des enfants en exposant des réalisations (plus ou moins) actuelles. J’ai par exemple pu me rendre à Athènes pour visiter, sur rendez-vous, le Museum of Greek Children’s Art, et m’entrenir avec une des personnes responsables. Contrairement à ce qu’il en est à Munich ou à Lausanne, où les dessins sont inventoriés et rangés dans des boîtes auxquelles seuls les conservateurs peuvent permettre à une personne extérieure d’accéder, à Athènes, les dessins d’enfants sont collés sur des planches, fixés aux murs et exposés suivant une logique thématique qui témoigne de l’entreprise du musée depuis les années 2000.

Ainsi, au-delà de son « âge d’or », l’art enfantin continue-t-il d’avoir une existence plus ou moins visible dans des espaces à vocation culturelle et artistique, et ce, dans la continuité de l’intéret dont il a fait l’objet tout au long du 20e siècle. En témoigne notamment le cas de Jean Dubuffet (1901-1985), à l’origine du concept d’Art Brut (1945), dont la réflexion (et l’oeuvre en tant que peintre) a été nourrie non seulement par des artistes et des intellectuels de son temps, mais aussi par les méthodes de pédagogues tels que Pierre Duquet (1918-1997) ou Célestin (1896-1966) et Élise Freinet (1898-1983), qui ont contribué à constituer sa collection de travaux enfantins : 202 pièces, aujourd’hui séparées des travaux d’Art Brut à proprement parler et ayant intégré ce qui s’est d’abord appelé la Collection Annexe au moment de la donation à Lausanne dans les années 70, avant de devenir « Neuve Invention » à partir de 1982.

C’est à cette collection que je m’intéresse aujourd’hui et vers laquelle j’oriente mon travail de recherche.

BIBLIOGRAPHIE

  • Baldy, R. et Fabre, D. (2009). « Des enfants dessinateurs au Moyen Âge », Gradhiva, 9. pp.152-163.
  • Baldy, R. (2011). Fais-moi un beau dessin : regarder le dessin de l’enfant, comprendre son évolution. Editions In Press. 
  • Baldy, R., Ecalle, J., Fayol, M., Magnan, A., Noyer-Martin, M., Thevenot, C. (2018). Dessiner, lire, écrire, calculer : un regard neuf. Éditions In Press.
  • Ricci, C. (2016, 1886). L’art des enfants (préface de Giovanni Lista). Ligeia.
  • Héroard, J. (2014). Journal de Jean Héroard . Tome 1 : Sur l’enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610). Paris : Librairie de Firmin Didot Frères, Fils et Cie.
  • Pernoud, E. (2015). L’invention du dessin d’enfant. En, France, à l’aube des avant-gardes (2e ed). Hazan.
  • Concours ouvert par la Société des écoles enfantines. In: La revue pédagogique, tome 3, Juillet-Décembre 1883. pp. 246-248.
  • Beuvier, F. (2009). Le dessin d’enfant exposé, 1890-1915. Art de l’enfance et essence de l’art. Gradhiva, 9. pp. 102-125.
  • Boissel, J. (1990). Quand les enfants se mirent à dessiner. 1880-1914, un fragment de l’histoire des idées. Cahiers du Musée national d’art moderne, 31.
  • Viola, W. (1936). Child art and Franz Cizek. Austrian Junior Red Cross.
  • Dajez, F. (1994). Les origines de l’école maternelle. Presses Universitaires de France.
  • Kandinsky, V. & Marc, F. (2021, 1981). L’Almanach du Blaue Reiter. Le cavalier bleu. Klinckseick.
  • Peiry, L. (2023, 1997). L’autre et l’ailleurs : « gribouillis et barbouillages des enfants ». Dans Peiry, L. L’art brut (pp.15-18). Flammarion.
  • Wörwag,B. (1998). “There Is an Unconscious, Vast Power in the Child: Notes on Kandinsky, Münter and Children’s Drawings”, in Jonathan Fineberg (dir.), Discovering Child Art: Essays on Childhood, Primitivism and Modernism. Princeton, Princeton University Press.
  • Delavaux, C. (2019). Art brut. Le guide. Flammarion.
  • Isoz, N. (2021). L’art brut et son envers. Histoire de la collection Neuve Invention. Presses polytechniques et universitaires romandes. Savoir Suisse.
  • Go, H.-L. (2016). Élise Freinet, une pédagogue de l’art enfantin. Carrefours de l’éducation, 2016/1 n°41. pp. 223-240