
Avant d’orienter ma recherche vers les productions enfantines institutionnalisées et notamment la collection de Dubuffet – avec en toile de fond son point de vue critique sur l’art culturel et son concept d’art brut – j’ai pu bénéficier de riches échanges avec des enseignantes autour de leurs pratiques dans le domaine artistique tel qu’il peut être mis en oeuvre dans les classes dans le cadre des programmes d’enseignement.
Ces témoignages permettent non seulement d’avoir accès à des préoccupations concrètes en lien avec la vie d’une classe, mais aussi d’approcher par leur regard le rapport des enfants à ces activités de peinture.
Voici quelques extraits tirés de ces échanges (merci à elles).
Propos sur des activités de peinture libre en maternelle par deux enseignantes en moyenne section :
« Une activité que j’aime bien faire en fin d’année, c’est sortir les palettes avec les petits ronds, comme ça, où on a juste à tremper dans l’eau et là, c’est libre. (…) Ça c’est vrai que je le fais qu’en fin d’année, quand on est en mode plus détendu, mais pourquoi attendre ce moment-là ? Parce qu’il y a vraiment des choses qui se libèrent, là. Ils se prennent de passion… c’est hyper facile, y’a juste à tremper le pinceau et voilà. »
« Les laisser patouiller…, même faire un truc qui ressemble à rien au final, ce qui s’est passé là, il s’est passé un truc quand même. »
« On sentait, à les voir faire et à voir leur envie, très souvent on sentait ceux qui s’étaient régalés et je trouvais ça bien que ça laisse une trace du plaisir qu’ils avaient eu à faire. » (Autre enseignante en MS)
« Parce que c’est vrai, à la fin de l’année je me dis allez, j’ai plus besoin de garder tant de feuilles de canson et je sors tout le canson qu’on a, on se lâche, et ouais, on y va quoi ! Ça, ça coûte vraiment pas cher. C’est des petites palettes de peinture. (…) Et certains enfants, ils vont y passer des heures à mélanger les couleurs les unes sur les autres, jusqu’à ce qu’on n’y voie plus rien ou qu’il y ait un trou dans la feuille. Mais c’est vrai que ça, ça les passionne, ça. D’être libres »
« Effectivement, je pense qu’il y a une espèce d’envie des enfants, quand même, d’aller vers ça. L’été, c’est pareil, quand il fait chaud, on sort une barquette avec de l’eau et trois pinceaux et ils peignent dans la cour, comme ça, sur le goudron et ça c’est vachement fédérateur, ils y sont tous, ils en oublient le foot, ils en oublient… Peut-être parce que c’est ponctuel aussi, si on le faisait toute l’année, ils en auraient marre… (…) Donc il y a quand même un engouement des enfants, quelque chose qui leur parle. C’est un moyen d’expression quand même… »
Propos sur la réception des productions d’élèves en peinture libre par une enseignante en moyenne section :
« Ça m’est arrivé de dire à mon aide maternelle ben tu vois là, lui il me surprend parce que souvent je le trouve un peu… hésitant etcétéra et puis là, il avait fait quelque chose qui était… enfin qui me touchait en tout cas. »
« C’est très subjectif, mais voilà, il suffisait d’une association de couleur ou de.., je sais pas, il y avait quelque chose, mais comme dans tous les dessins d’enfants, quelquefois c’est très naïf et pourtant très touchant… »
La question du rapport aux programmes et aux apprentissages en moyenne section et en petite section :
« C’est vrai qu’à chaque activité, dans ce que je propose, il y a telle compétence à faire, tel truc à faire… Au final, là, à ce moment-là (peinture libre), il n’y a pas de… enfin… quand je leur propose le matériel, j’ai pas de compétences en tête, c’est… voilà, faites comme vous voulez, mais après du coup c’est vrai qu’il y a ce temps de langage qui peut être hyper intéressant à exploiter. » (Enseignante MS)
« On sent bien que ça développe des choses et des compétences motrices, certes, mais ça développe autre chose. » (Enseignante PS)

Quelques craintes en petite section – la nécessité de prendre le temps d’apprendre à utiliser le matériel et de cadrer les activités :
« On en a discuté dans l’année scolaire, on s’est dit : on prend pas assez le risque de les laisser libres dans ces activités-là. (…) Moi, c’est vrai que j’ai toujours peur avec les petits, que ça parte un peu dans dans tous les sens ou qu’il y ait un peu de la peinture partout. C’est vrai ! Mais c’est tellement dommage en même temps. »
« Pour pouvoir les laisser libres, il va falloir que le cadre soit clair, net et précis parce qu’avec les petites sections, ils peuvent peindre le sol, la table, pour eux, c’est même pas pour embêter, mais pour certains, c’est une réelle découverte et ils sortent complètement du support de la feuille, sans aucun problème en fait. Donc ils peuvent se peindre, peindre le copain d’à côté. Donc je pense qu’il va falloir vraiment poser des règles précises pour pouvoir les laisser libres et voir un peu ce qui résulte de tout ça. Peut-être après avoir testé différents supports, différents outils – leur proposer une série de petits outils et puis les utiliser librement. »
Des freins matériels, organisationnels, en lien avec l’entretien de la classe en MS et en PS :
« Moi, y’a une chose qui me freine, je m’en rends compte en parlant, c’est que j’ai une aide-maternelle qui aime pas trop devoir nettoyer, ranger, tout ça. En fait, j’aime pas trop lui imposer ça même si pourtant je me régale de faire des trucs comme ça. (…) Je sais que quand je le propose, je me dis allez, je m’inquiète pas de… Mais en fait je pense que j’ai envie de faire plus, mais c’est vrai que… je sais qu’elle est un peu rigide sur ça. » (Enseignante MS)
« Moi je pense que (ce qui me freine) c’est vraiment l’organisationnel. Ils sont une trentaine dans la classe et si on a ces pots de peinture, ces pinceaux, ces pots, ces petits verres, ces petits gobelets d’eau… si on les laisse librement, il peut y avoir peut-être une quinzaine d’enfants autour, et je pense vraiment, pour moi, c’est l’organisationnel, c’est tout, tout ce petit matériel à gérer en fait. » (Enseignante PS)
« On n’a pas de place pour, j’ai pas de robinet moi déjà dans ma classe. Si on avait une place pour mettre, donc avoir un robinet, avoir des chevalets, avoir des choses comme ça… L’organisation matérielle, ouais c’est sûr, c’est un frein. (…) Moi je pense que si t’es bien équipé, le petit lien (avec les programmes) là tu le trouves et tu le fais et voilà. » (Enseignante MS)

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